jeudi 24 novembre 2011

Le cycliste et le cyclosophe

Pédaler c'est comme courir, ça n'empêche pas de penser. Et ça mène même au même genre de réflexions. En tout cas, c'est ce qui apparaît dans un article trouvé par hasard dans Philosophie Magazine*.

Il s'agit d'un dialogue entre Laurent Jalabert et Jean-François Balaudé.
Laurent Jalabert, vous le connaissez bien si vous êtes amateurs d'interminables dimanches devant d'interminables paysages, d'infinis lacets de bitume et des plans de pelotons (zzzzz, houps, pardon, je me suis endormie, réflexe pavlovien, ça me rappelle trop les dimanches assoupis, oui j'ai eu une enfance difficile). Jean-François Balaudé, vous le connaissez bien si vous êtes amateurs de philosophes grecs (oui, j'ai à présent une vie conjugale difficile**). 

Le premier des deux fait de la philosophie sans le savoir, l'autre du vélo en le sachant. Mais si l'un et l'autre avaient fait de la course à pied, gageons qu'ils auraient raconté à peu près la même chose. En tout cas, moi qui ne sais pas rouler à vélo, je comprends parfaitement ce que le philosophe dit. Et ce serait bien la première fois que je comprends ce que raconte un philosophe

Je vous fais profiter des bouts qui me parlent le plus:
Le cyclismes sur route est l'un des sports les plus exigeants, et il illustre particulièrement ce que j'appelle le sport de haute intensité. J'entends par là une pratique sportive où la souffrance physique et mentale n'est pas appréhendée comme une limite indépassable, mais, au contraire, comme un seuil à affronter et à faire reculer. Si cette dose de douleur est acceptée, c'est qu'elle compose avec le plaisir même que l'on ressent à s'éprouver dans ces conditions, et qu'elle est la condition de la progression.
On est conduit par la logique de l'effort, à aller jusqu'au bout de soi-même. Et il arrive un moment où [...] on ne réfléchit plus, les flux de conscience semblent s'interrompre. C'est comme si l'activité de l'intellect était suspendue ou plutôt comme si les facultés intellectuelles se redéployaient pour se mettre au service du corps hyperventilé, hyperénergétique. Alors, on s'éprouve comme pur mouvement, pur effort, pur rythme. Comme si corps et esprit n'étaient plus qu'un, indiscernables. Cette priorité absolue donnée au corps et à la mobilité dans l'effort extrême conduit parfois à expérimenter une sorte d'éclipse de pensée, quasi extatique. Cela donne l'impression d'atteindre un plan de réalité essentiel. Après coup, on ressent d'ailleurs une grande détente mentale, les choses apparaissent plus nettement et simplement, comme si l'effort avait contribué à évacuer les complications superflues, les nœuds produits par l'excès de réflexion.
[...] il m'arrive, même lorsque je suis dans une course, d'éprouver un vrai plaisir esthétique à contempler le paysage, en passant au-dessus d'un col ou en contournant un lac. Cela peut participer également de cette expérience de la sortie de soi, le sentiment d'être un avec ce que l'on voit. Je ne sais pas si le coureur professionnel peut s'offrir ces moments de jouissance esthétique...
Là, Laurent Jalabert répond un truc un peu triste. En tout cas très pragmatique:
Mais oui, ça lui arrive... quand il a une envie pressante. Si tu es en course, tu dois parfois t'arrêter trente secondes sur le bas-côté pour pisser. Tu lèves les yeux, il y a comme un arrêt sur image, tu te dis: «Ça alors, c'est quand même pas mal par ici!» et puis ensuite, trêve de plaisanterie, il faut retourner bosser.
 Le philosophe poursuit:
Les intellectuels contemporains ont dans l'ensemble un certain mépris pour la pratique sportive. [Or] Platon n'a de cesse de répéter que la meilleure manière de prendre soin de son âme, c'est de donner à son corps de l'exercice. Inversement, il dit que le bon athlète gagnerait à avancer dans la connaissance des mathématiques. Au fond, les Grecs prônent l'idée très simple selon laquelle il faut cultiver une certaine harmonie entre le corps et l'âme. Cette idée ancienne est très belle. Il me semble en tout cas que les authentiques sportifs sont généralement des personnes équilibrées, qui ont du recul sur les choses. Ils ont pris l'habitude de se mettre face à l'épreuve. Du coup, pour eux, les aléas et les malheurs de l'existence sont plus faciles à affronter.
[...] Cette expérience des limites dont on a parlé tout à l'heure n'est pas sans rapport avec la familiarisation avec la mort. On touche du doigt à ce moment-là quelque chose qui est de l'ordre de l'inconnu: un au-delà de soi, un état en somme où I'on ne serait plus. Le fait de toucher ces limites de conscience et de souffle dans l'effort extrême, c'est déjà se préparer, non par épuisement, mais par excès de vitalité, à passer de l'autre côté.
Je m'entraînerai dorénavant à mourir en même temps qu'à courir, même si je ne suis vraiment pas pressée de me qualifier pour le cimetière. Et aussi, dorénavant je ferai toujours pipi en pensant à des paysages de Tour de France.

Ah! lecture roborative, je saurai un peu mieux répondre à l'incompréhension, voire à la légère condescendance, voire au mépris, du Reste du monde qui regarde courir les coureurs en hochant la tête. 
________________
* "Un petit vélo dans la tête", entretien avec Jean-François Balaudé et Laurent Jalabert, Philosophie Magazine, n°51, juillet/août 2011, p.12-17.
** Je plaisante. D'ailleurs il n'a jamais entendu parler de M. Balaudé. Ni de Jalabert, en fait. Cette dernière ignorance m'inquiète un peu.

1 commentaire:

  1. Que c'est interessant... Il est dispo sur le web ou en back copy sur commande tu crois?

    RépondreSupprimer

Chic, un commentaire ! Ne soyez pas timides, ne restez pas anonymes.