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lundi 6 juin 2011

Marathon de Montréal 2010, IV

Le marathon, deuxième partie
(Le même jour)

Il est à peu près 10 h 35, j’aperçois au loin une foule compacte. « Et meeeeerde », ça doit être la pensée qui me traverse l’esprit. Je comprends que j’arrive là où les parcours du marathon et du semi-marathon se rejoignent, au point où le tablier du pont Jacques-Cartier se jette dans la ville. Les semi-marathoniens sont partis vers 10 h 30, ils viennent de s’élancer, ils sont 5956 à dévaler le pont. C’en est fini de la tranquillité. Je peste contre ces demi-portions qui vont me pourrir MON marathon. Pfff, la plèbe, la plaie. Ne vous offusquez pas, amis lecteurs, les pensées mauvaises qui me traversent l’esprit s’adressent uniquement aux organisateurs. Si vous courez, vous savez que la compétition, même quand on compétitionne uniquement contre soi-même et qu’on est le seul concurrent à abattre, s’accompagne toujours d’un fond de méchanceté. Je suis la première à me réjouir de l’engouement que suscite la course à pied, mais n’auraient-ils pas pu se faire engouer à un autre moment par les organisateurs, ces gens-là ? Je poursuis donc en râlant.

Point culminant de ma ronchonnerie, où je ronchonne avec raison : la côte Berri, km 26. Ceux qui connaissent Montréal conviendront que c’est une côte qu’on trouve raide rien qu’à la regarder. Au milieu de la côte un ravitaillement, une pagaille, des coureurs sur chaque centimètre carré de route, attraper un gobelet est un pugilat. À la foule, s’ajoute donc la difficulté du parcours qui montera plus ou moins violemment jusqu’à l’arrivée.
Je découvre ainsi avec stupeur et lentement que Saint-Joseph et Saint-Laurent ne sont pas plats du tout, et que dire de Pie-IX ?  La fin du marathon est un cas de sadisme, sachez-le. À 5 km de l’arrivée, on voit la tour du stade Olympique, elle est proche, si proche, à quelques enjambées, mais on n’y accède qu’après avoir contourné le parc Maisonneuve, par le fâcheux Pie-IX (que je prenais jusque là pour un inoffensif faux plat). À partir du km 25, mon allure passe régulièrement au-dessus de 5 minutes au kilomètre (la moitié des kilomètres en fait, le plus lent, le km 29, sur Saint-Joseph et Saint-Laurent, en 5:31). 
Parcours 2011. Arrivée hors stade, sinon rien de neuf.
(Source : http://www.marathondemontreal.com)

Sur des Carrières, il y a Chéri et mes trois pitous, comme prévu. Je suis heureuse de les voir. Ils ont l’air un peu interloqués par le défilé et par leur maman qui passe sans s’arrêter, ils doivent se demander pourquoi tous ces gens courent. Oui, pourquoi ? C’est une question que beaucoup doivent se poser car nous sommes quelque part vers le km 32, c’est-à-dire quelque part vers le mur (lire avec un frisson). Je me demande où il est, ce fameux mur. J’ai dû passer à côté. Ou bien il va m’effondrer dans pas longtemps ? Je ne le cherche pas trop, je me faufile discrètement. Il reste 10 km, c’est le début de la fin. Tant mieux parce que ça commence à me sembler long. Je regarde autour de moi, vraiment pas terrible ce parcours, une si belle ville pourtant.

Au coin Pie-IX-Sherbrooke, c’est encore moche mais déjà plus vivifiant. Il reste 5 km, la tour du stade est tout près, un nombre impressionnant de spectateurs encouragent les coureurs. Beaucoup moins vivifiante, la côte Pie-IX. La tour du stade nous nargue toujours, elle recule, ne se laisse pas attraper. J’ai soif. À 2 km de l’arrivée, un dernier ravitaillement, je fais un crochet. J’ai mal dans le bas du dos. Maudites séances de PPG que j’ai bâclées (pas de gainage, pas d’abdos, pas de dorsaux). L’arrivée est en descente, je me pousse, j’espère follement rentrer sous les 3h30, il ne manque pas grand-chose (j’ai jeté un œil rapide à ma montre). Dernier km en 4:43, je fais ce que je peux, mais c’est trop juste. Aaaaah ! l’entrée du stade, la voilà ! Ô temple olympique, on dirait une allée de garage. On s’enfonce dans le béton. Dans le stade, une simili piste qu’il faut encore parcourir dans un air chaud et confiné avant d’en finir pour de bon. Je me rappelle la forte odeur de poussière, mes poumons sont choqués. Les arrivants sont triés, à gauche les semi-marathoniens, à droite les marathoniens. Ça y est, la ligne est franchie. J’appuie sur stop. Ma montre indique 3h30:57. Zut.
 

Par un merveilleux accord chronométrique, Caroline, ma collègue et chère amie, celle avec qui je cours et sans laquelle je n’aurais peut-être pas passé l’hiver (premier hiver québécois, accrochez-vous à vos baskets), vient de terminer son semi. Elle est encore dans l’enclos des arrivants quand j’arrive à mon tour. Un peu après, arrive MarathonMan. Il court un marathon par jour depuis le 1er janvier et parvient à boucler celui-ci, son 212e de l’année, en 3h34:11. Impressionnant.
Photo : http://www.marathonman365.be
On va le saluer avec Caroline qui le connaît bien (si, si) pour avoir partagé quelques kilomètres avec lui au parc Lafontaine où il a couru les autres marathons quotidiens de son séjour à Montréal. Dans l’enclos des arrivées, je retrouve aussi les copains de Fleurus que j’avais perdus sur le circuit Gilles-Villeneuve. Ils arrivent moins de 3 minutes après moi. On papote, on papote, on nous demande de débarrasser les lieux.

À boire, à boire ! On fait la queue pour récupérer notre collation et de l’eau, de l’eau, de l’eau. Ça ne circule pas très bien, malheur aux agoraphobes et aux personnes au bord du malaise qui voudrait rejoindre rapidement les secours. Mes jambes sont en ciment. Je m’assiérais bien un petit peu. Mais comment se relever ensuite ? Je m
assieds par terre. Pourquoi ont-ils mis le sol aussi bas ? Je veux voir l’arrivée de mes parents, car mon père courait aussi, le semi. On se trouve un petit espace le long des barrières, on scrute le flot des coureurs à la recherche des deux silhouettes familières. En attendant, je me restaure (juste verbe). Le beurre d’arachide finira à la poubelle – à la maison les enfants n’en voudront pas non plus (notre intégration culturelle reste très partielle), pareil pour le bout de fromage-si-j’ose-dire. Le jus de tomate chaud finira lui dans mon estomac, mais surtout dans mes souvenirs comme une étrange expérience (je m’attendais à un jus de fruit). À part ça, je fais un excellent repas, c’est bon de manger.

Papa arrive le premier. Comme d’habitude, il dira qu’il a souffert le martyr. C’est sûrement vrai. Il a 59 ans, il a couru le semi-marathon de Montréal en 2h13:18 (2h08:34 au temps puce), il est le 74e de sa catégorie et le 2605e homme. Il vient de courir son dernier semi-marathon. On était alors loin d’imaginer une chose pareille. C’est ainsi. Maman arrive ensuite. Elle a souffert elle aussi, elle a dû marcher. Elle a 57 ans, elle a couru le marathon en 4h21:04 (4h19:36), elle est deuxième de sa catégorie et 181e femme sur 454. Tous deux sont d’accord pour classer le parcours dans la catégorie « difficile ». Ils en ont vu d’autres, je n’ai pas de raisons de ne pas les croire.

Je suis fière de mes parents. Je suis heureuse d’avoir partagé ça avec eux. Je leur dois d’être là, je leur dois le bonheur de courir. Même de courir un marathon, je maintiens, pas transcendant. Un bonheur pas transcendant, un bonheur quand même.

Nous récupérons nos sacs dans les garages du stade, en clopinant. Nous quittons nos chaussures pour des sandales lâchez-vos-orteils. J’aide maman à enfiler les siennes. L’acide lactique nous tient dans sa gangue, nous formons une caravane de trois vieillards, les traits tirés, les cheveux sales. Nous croisons les coureurs de Fleurus et encore d’autres amis coureurs. Tout le monde rayonne dans l’après-course, malgré la sueur et malgré l’effort. Les humains sont de belles machines et les coureurs forment une joyeuse communauté. Nous prenons le métro avec des centaines de frères et de sœurs, communauté de fourbus. Nous regagnons la maison, nous donnons les médailles aux pitous, qu’en faire sinon ? Non, mon père m’empêche de donner la mienne, ton premier marathon, il faut la garder celle-là. C’est vrai, un peu de sacré, que diable. 

Caroline m’appelle pour me féliciter, une vraie amie. Elle a vu le détail des résultats. Ma montre indiquait, 3h30:57 mais le chrono officiel 3h30:54 et le temps puce 3h29:31. Sous les 3h30 en définitive. Pas si mal pour un premier marathon. Pour un premier marathon plutôt difficultueux. Je suis stupide d’être déçue, non ? En fait de déception, je suis fâchée contre moi. D’abord, parce je n’ai pas tout donné. À part le petit coup de soif et le mal de dos à la toute fin, j’ai assez peu souffert. Je ne me suis pas baladée non plus, n’exagérons rien, mais j’aurais pu me donner plus. Chéri me dira que j’allais l’air encore bien fraîche quand il m’a vue, vers le 32e. J’ai toujours peur de souffrir, je me retiens, je ne suis pas sûre d’y arriver. Je connais cette frustration, ça m’avait fait la même chose après mon premier semi en avril. Mettons ça sur le compte de l’inexpérience et voyons le bon côté des choses : pas de crampes, pas de mur, pas d’ampoules, pas de fringale, pas de déshydratation. Mon corps n’est plus qu’une grande raideur et je suis fatiguée, mais je suis debout. Je suis fâchée aussi contre le marathon de Montréal : il n’est pas beau, il ramasse les difficultés dans la deuxième moitié du parcours, il vous scalpe la concentration en injectant sans crier gare des milliers de coureurs dans le paysage, il vous fait arriver dans un stade qui manque d’air. 


C’est donc ça un marathon ? Un peu miteux pour un machin qui devait changer ma vie. Elles sont où les étoiles ? Dieu serait-il de l’autre côté du mur, que je ne l’ai pas trouvé ? Je dis dieu pour faire simple, on se comprend. Nom d’un mollet, Zatopek, explique-toi ! Mais c’est peut-être pour les autres que nous sommes différents, dans les regards du Reste du monde. Le marathon, c’est mythique, ça épate… Chut ! amis marathoniens, ne détrompons pas le Reste du monde !

Quoi qu’il en soit, c’est fait. La vie continue, égale à elle même, n’était ce corps qui me rappelle que quelque chose d’inhabituel s’est passé. Dans les jours qui suivront, j’aurai une douleur au genou qui m’empêchera de dormir la première nuit mais qui ne s’installera pas ; j’irai le lendemain mariner dans un spa avec des amis coureurs peut-être aussi crampés que moi ; je marcherai comme un cow-boy centenaire ; j’utiliserai l'appareil à électrostimulation de Caroline pour rajeunir le cow-boy en moi, jusqu’à ce qu’il retourne au néant. Le corps oubliera.

Et puis voilà.

Et puis.

Et puis j’aurai l’envie de recommencer. Des fois que ça pourrait goûter meilleur. Mais pas à Montréal, des fois que ça serait plus beau ailleurs.

J’ai rendez-vous.

Avec moi.
Avec dieu. Avec Zatopek. Avec personne. 

À Luxembourg. 

Le 11 juin 2011.

Marathon de Montréal 2010, III

Le marathon, première partie
(5 septembre 2010)

Enfin arriva le jour M comme Marathon. 


Sonnez hautbois, résonnez musettes. 
 

Depuis des semaines, je suivais religieusement mon plan d’entraînement, jencodais chaque séance dans ma montre GPS, j’en analysais ensuite le déroulement, je bichonnais mes pieds, j’écoutais mes jambes, je prenais du magnésium, je testais les glucides et mon hydratation, je me laissais pousser les cheveux pour les mieux attacher, j’avais, des chaussettes au maillot, défini la tenue qui minimiserait les risques d’ampoules et d’irritations, je pensais à la course avant de dormir et au réveil, pendant la nuit et à toute heure du jour. J’avais prévu de raconter en quelques mots lyriques le transport, l’épopée, la plénitude, ma rencontre avec ce moi caché qui, paraît-il, vit aux confins de nos propres limites. On m’avait promis du mystique, que je ne serais plus jamais la même après cette traversée. Les souvenirs que j’allais en garder, le récit que j’allais en faire, l’histoire que je raconterais, devenue vieille, à mes petits-enfants..., j’y goûtais par avance. « Si tu veux courir, cours un kilomètre. Si tu veux changer ta vie, cours un marathon », aurait dit Emil Zatopek. Je ne sais s’il a vraiment dit ça ou si on le lui a fait dire, mais je sais que ma vie na pas changé. Pas du tout. Ni ma vie ni moi, ce qui revient au même. D'ailleurs, nous sommes au printemps 2011 et je prends seulement le temps de raconter cette expérience qui en fut si peu une.

Ce matin-là, ma mère et moi nous levons tôt. Nous nous habillons, déjeunons silencieusement (pour moi, du café et une pile de tartines au choco) et quittons la maison qui dort encore profondément. Sur le quai du métro, des concurrents attendent et s’observent dans un silence recueilli. Station Berri-Uqam, changement de ligne, on retrouve par hasard des camarades belges qui se rendent eux aussi sur le site du départ (mes parents se sont joints pour leurs vacances au Québec au groupe du club de Fleurus qui organise régulièrement des séjours touristico-marathoniens). Dans le parc Jean-Drapeau, une colonne d’autobus scolaires, aussi jaunes qu
il se doit, ramassent les sacs des coureurs. Le matin est frisquet, la ville a abandonné laffreuse chaleur moite qui laccablait encore la veille. Une fois nos effets déposés, il ne nous reste pour braver la fraîcheur que nos sacs poubelles élégamment taillés, un trou pour la tête, deux trous pour les bras. Nous ne sommes pas seules dans cette tenue.
Collection été 2010
Je croise deux amis de Montréal pour qui ce sera aussi le premier marathon. Nous faisons plusieurs fois la queue devant la rangée de toilettes mobiles, une attente bien disciplinée qui continue de me surprendre. Entre deux rafales de vent et deux queues aux toilettes, nous tentons de nous réchauffer aux rayons du soleil. 

L’heure du départ approche. On se dirige vers le pont Jacques-Cartier en espérant trouver sur le chemin une nouvelle rangée de toilettes – on n’ose pas s’attarder derrière un buisson comme on laurait fait en Europe. Ces pipis sur le départ sont une calamité, mais on redoute tant de devoir sarrêter sur le parcours... : vessie légère, esprit léger. Même chose pour les intestins. Sur le pont, nous repérons 4 ou 5 toilettes, et beaucoup plus de candidats. L’attente y est d’autant plus longue que les élites ont le droit de passer devant tout le monde.  Ces gens-là sont comme nous, ils ont des petits besoins, des petits tracas intestinaux et du stress sur le départ. Mais ils sont beaucoup plus rapides que nous, que ce soit pour boucler le marathon ou pour s’asseoir sur le pot. En fait ils ne sont pas du tout comme nous, finalement, quand on y pense bien.

Nos vessies sont enfin sereines mais nos montres s’affolent : il nous reste une minute pour rejoindre notre corral. On se hâte, on dépasse les lambins qui avancent eux aussi pour se placer, plus loin, dans la masse des coureurs, on bouscule (houps, pardon) quelques spectateurs, on escalade la berme de béton qui nous sépare de la colonne du départ, on se débarrasse nos robes-sacs-poubelle (un monsieur sera assez gentil pour les récupérer et les jeter proprement). Ouf, on est dans le tas, deux parmi des milliers d’autres, deux parmi 2114 autres

L’heure passe, retard sur le départ. Quelques minutes encore. Une chanson musclée se lève dans les haut-parleurs, je ne sais plus laquelle sauf que c
est du gros, du lourd, du censément galvanisant, wouhou, la foule s’excite. Je suis nerveuse et contente. Nous y sommes enfin. J’embrasse ma mère qui est mon idole absolue (meilleur temps au marathon : 2 h 57), je suis émue de me retrouver là, avec elle, pour mon premier marathon. 8 h 40:02, j’appuie sur le bouton start, c’est parti mon kiki.

Du pont, on redescend dans le parc Jean-Drapeau, certains participants du semi qui partira deux heures plus tard sont déjà présents sur les lieux. J’entends « Allez 11 11 ! », je me retourne, c’est Luis de la Boutique Endurance. Oui, 1111, assurément le plus beau dossard de tout le marathon et c’est moi qui l’ai eu ! Les prochains encouragements personnalisés viendront 30 km plus tard. 

Le premier kilomètre dure 5 minutes 47, il faut slalomer le temps que la foule du départ se dissolve. Passé ce premier kilomètre, j’essaierai de tenir des kilomètres sous les 5 minutes. Dans tous les cas, j’abandonne immédiatement l’objectif du 4:45 fixé par mon entraîneur. La confiance n’y est pas. Au pied de la Ronde (le parc d’attraction), je dépasse Stefaan Engels alias MarathonMan dont ça doit bien être le quatrième marathon à Montréal. Le quatrième en quatre jours ! Je lui adresse quelques mots en flamand, c’est un compatriote, ça fait toujours plaisir. Sur le circuit Gilles-Villeneuve, j’ai un peu de compagnie car je retrouve trois coureurs du groupe de Fleurus. Ils sont marrants, ils plaisantent tout le temps. Les spectateurs crient des « Go la Belgique » (tout le groupe porte un maillot nationalisé). Ça aussi ça fait plaisir, tous ces mots des spectateurs. Je laisse mes amis après quelques kilomètres parce qu’ils font un arrêt pipi et moi non. Je rentabilise déjà l’investissement pré-départ. 

Pont de la Concorde, on quitte l’île Notre-Dame. Du vent (de face), un Breton sans chapeau rond mais  avec drapeau, trop peu de gens pour s’abriter du vent, on fait face. On arrive dans la zone industrielle du port. Sacrée belle ville ! J’ironise, mais Montréal est une ville charmante, pourquoi nous fait-on courir entre des hangars et sous des ponts d’autoroute ? Dans cette non-ville dans la ville, les ouvriers sortent des usines pour voir passer les marathoniens et les encourager. Merci messieurs
! Le public est clairsemé mais on capte lénergie qu’il donne sans compter. J’ai beau me plaindre du paysage, j’aime au moins son calme. Entre coureurs non plus on ne se bouscule pas, cette tranquillité me convient. Déjà 14 km sont passés, je tiens mes promesses côté allure. 

Un groupe de coureurs à l’horizon, un gars qui court avec une pancarte (le pauvre), cest le lapin et le peloton des 3h30. Je vais finir par les dépasser, ils finiront par me rattraper (ça fait un brom brom brom martial quand ils approchent, je pense au Concombre masqué dont le potager est, dans mon souvenir, traversé du même brom brom). Quand elle m'aura dépassée, j’essaierai de garder l’œil sur la troupe du lapin mais elle semble négliger les ravitaillements. Pour ma part, je prends un gobelet d’eau à chaque poste, pas question de risquer la déshydratation. Côté nutrition, une ou deux tablettes de type Isostar aux demi-heures et un cachet de Sporténine à chaque heure. J’ai l’impression de passer le marathon à boire et à manger. Arrivée dans le vieux port, plus joli, densité toujours idéale de spectateurs et de coureurs. C’est parfait. 

On arrive dans un nouveau paysage aux charmes stupéfiants, dans le béton désert qui s
étale au pied de la tour Radio Canada. Kilomètre 18, houps : 5:14, immédiatement compensé par un km 19 en 4:34. Je gère. Quelque part par là, je vois Plastic Patrik méconnaissable dans sa tenue normal de coureur normal, je l’interpelle et lui demande d’autographier mon maillot. Mais non, vous voulez rire, j’aurai d’autres occasion, j’aime mieux continuer mon petit bonhomme de chemin. Traversée du Village, remontée dans Hochelaga. Beaucoup denfants joyeux, je tape dans les mains qu’ils tendent, je réponds aux saluts des spectateurs, je les applaudis en retour quand ils applaudissent parce qu’ils participent eux aussi à cet immense effort collectif qui traverse Montréal. Il y a des crécelles, des vivats, de la musique, mais la kermesse est assez sobre pour me laisser dans moi. Courir me met dans un état un peu second dans lequel j’aime bien rester. Avancer dans un environnement qui s’absente de l’effort, ne pas se faire happer par le monde qu’on traverse, le traverser. Je suis là et je ne suis pas là, je suis consciente et détachée. Dans le Village, on bascule dans la deuxième moitié du marathon. Temps de passage : 1h44:59. Mais ça, je l’ignore car j’ai décidé de me concentrer sur mon temps au kilomètre. Pas de conjectures sur le chrono, un kilomètre à la fois. Tout va bien, tout va bien, tout va bien. Je cours, point. 

C’est vers le km 24 que ce marathon a commencé à vraiment m
énerver...

vendredi 20 mai 2011

Marathon de Montréal 2010, II

La préparation
(juillet-août 2010)


Je me prépare au marathon. À courir mon premier marathon.

En coureuse sérieuse, je me prépare sérieusement. J’ai la chance de passer cet été 2010 en Belgique – très loin de l’été qui suffoque à Montréal –, dans ma famille qui trouve normal de courir (mes parents courront eux aussi à Montréal, le marathon pour ma mère, le semi pour mon père), où je peux profiter des infrastructures et de l’encadrement du club d’athlétisme local. Pendant cet été communautaire, on se partage la garde des enfants bien trop jeunes encore pour se garder tout seuls, voilà qui me simplifie grandement la vie car préparer un marathon, ça prend beaucoup, beaucoup de temps. On se partage aussi les bons soins du même entraîneur. Celui-ci fournit à ses athlètes l’évangile, c’est-à-dire un plan personnalisé et des objectifs basés sur de savants calculs de fréquences cardiaques et de VMA (comprenne qui pourra), qu’il fignole et réajuste de séance en séance. C’est bon d’être pris au sérieux quand on se prend au sérieux.


Je cours donc religieusement à raison de cinq fois par semaine, dans la variété et parfois la souffrance, selon la météo (juillet fut chaud) et le contenu des séances (épuisants fractionnés sur piste, longues sorties sur route, footings de récupération). L’objectif poursuivi est : 1° de finir le marathon, 2° de le courir à une allure de 4’45 au kilomètre, soit en 3 h 20:25. Je suis flattée des ambitions que mon entraîneur nourrit à mon endroit, même si je sais qu’elles sont essentiellement statistiques (déduites de ma VMA). Mais, quand même, est-ce bien réaliste ? Nous verrions bientôt s’il a eu le nez creux.

À condition d’aller au bout.

D’aller au bout du marathon. Pendant l’épreuve, on est prévenus, menacent les fringales, la déshydratation, les côtes, le mur des 30 kilomètres, les crampes, les ampoules, les intempéries, les contretemps intestinaux, l’épuisement, la maladie, les jours avec et les jours sans. Ainsi l’apocalypse efface-t-il l’évangile et retournent à la poussière les objectifs, l’espoir et les semaines de travail. Mais avant d’essayer d’aller au bout du marathon, il faut d’abord aller au bout de la préparation. Car avant l’épreuve, d’autres menaces, plus terribles encore, pèsent sur le coureur : les blessures. Elles sont physiques, elles sont morales, elles sont épouvantables. L’une d’elles m’est tombée dessus le mercredi 14 juillet. Aux larmes citoyens.

La blessure
(juillet 2010)
Finalement, ce n’était rien du tout. Mais j’ai eu peur. 

Dès les premières foulées de mon échauffement ce soir funeste, j’ai comme une petite pincette qui se manifeste à l’arrière de la cheville droite. Douleur inconnue, pas dans mon répertoire celle-là. À la fin de l’entraînement, la pincette s'est muée en franche morsure. Pas besoin d’être médecin ou helléniste pour savoir que ce tendon est celui d’Achille et que les inflammations portent des noms en –ite. Tendinite. La cheville est gonflée. Le mal est fait. J’en pleurerais de rage. Glace, Google, cataplasme, catastrophe. Ne jamais googler un bobo, les forums sont un hôpital d’éclopés chroniques. Les gens qui vont bien ne témoignent pas de leur bonheur. Je vais me coucher, le sommeil ne vient pas. C’est comme si je devais abandonner au bord de la route un bout de moi, un bout tout neuf et tout beau, un bout que j’aimais bien. Certes non, la Terre ne va pas s’arrêter de tourner, mais sous mes pas claudicants elle a tremblé. Sous mes pas seulement. La course à pied, je le sais bien, c’est un truc entre moi et moi. On peut en partager les joies et les peines mais si peu finalement, c’est d’ailleurs bien normal. À notre anonyme niveau en tout cas, c’est juste un loisir, rien de plus. Sauf que j’en ai besoin. Alors je ne dors pas. 

Je ne dors pas et j’ai hâte que le matin arrive car je veux prendre rendez-vous avec un kiné-ostéopathe-acupuncteur qui, paraît-il, fait des miracles. Moi je veux bien croire à tout pourvu que ça me guérisse vite. Et ce monsieur a guéri ma maman d’une blessure qui s’éternisait et d’autres personnes encore. J’obtiens un rendez-vous pour le lendemain, ouf. Je passe la journée dans des sandalettes à talon pour soulager mon tendon. Je vais acheter des talonnettes en sorbothane chez Décathlon et un bandage de soutien à la pharmacie. Il n’y a qu’à l’église et au stade où je ne vais pas. Je passe une meilleure nuit.

Je suis contente de me lever pour aller voir mon sauveur (j’y crois, j’y crois). Je m’habille en tenue de sport et, en enfilant mes chaussures... alléluia ! Alléluia : j’ai mal ! J’en danserais de joie : j’ai mal ! C’est merveilleux ! Je comprends avec soulagement que la tendinite a été causée par le contrefort de ma chaussure.
Coupables ! Les New Balance 205. 
J'adorais ces chaussures, c’est juste pas de chance :
ou elles ne correspondaient pas à la morphologie
de mon pied droit ou bien elles avaient un défaut
de fabrication. (Photo : hypebeast.com)
Il pousse exactement sur le point douloureux. J’enfile d’autres chaussures (je cours avec deux paires, mais surtout avec la présumée coupable), la douleur est là mais sans que je puisse la mettre en lien direct avec la chaussure. Ce n’est donc pas moi la cause, ce n’est pas mon squelette, la qualité de mes muscles, la raideur de mes tendons, la forme de mes pieds, l’épaisseur de mes cartilages, ma posture de course, le volume de mes entraînements : ce sont les chaussures ! La cause de la blessure est facile à éliminer, je suis déjà presque guérie. L’ostéopathe confirme. Un peu de manipulation, quelques aiguilles, un ou deux jours sans courir, dix jours de traitement homéopathique (Zeel et Traumeel), la douleur est censée s’estomper et disparaître.
La Mizuno Wave Precision 10. (Photos : Mizuno)

De fait. En 10 jours, la tendinite se transforme en vilain souvenir et je peux reprendre sereinement l’entraînement et mes rêvasseries marathoniennes. Avec une nouvelle paire de chaussures. Dommage pour mes beaux bolides rouges, j’aimais vraiment courir avec. Les nouvelles sont orange. Mais c’est une autre histoire (les couleurs et les chaussures).

lundi 9 mai 2011

Marathon de Montréal 2010, I

Je n’ai rien d’une compétitrice forcenée. Je ne suis pas davantage une contemplative qui lévite au-dessus de tout ça. Tel l’âne mû par la carotte, j’ai besoin, pour continuer à courir, de courir après quelque chose. Un quelque chose qui m’est extérieur. Peut-être certains coureurs ont-ils cette faculté de courir pour courir, sans connaître la lassitude, dans un mantra méditatif, mais je crois que le coureur est rarement agi par une foulée désintéressée. Le plus souvent, le coureur court après quelque chose. Il court après un temps, un rival, une place dans le classement, un record personnel. L’objet invisible de sa convoitise peut aussi être la participation à une « première fois ». Carotte au puissant magnétisme, la première fois tient du rite de passage, avec son avant et son après, avec cette partition du monde entre ceux qui l’ont fait et les autres.

Parmi les premières fois, il en est une qui vaut son champ de carottes : le marathon. De quoi tenir en mouvement le coureur pendant les quelques mois que demande sa préparation. De quoi le bercer longtemps et déjà par avance de cette pensée satisfaisante « je l’ai fait ». De quoi le distinguer davantage du Reste du monde et d’une partie de la communauté même des coureurs. Humanité pucelle d’un côté, humanité connaissante de l’autre. 

Le marathon…

C’est vers cette course que mes foulées convergent depuis plusieurs semaines. Finir le marathon, en rampant s’il le faut et dans des temps honorables si possible, tels que définis dans le secret de mon âme (Car le coureur pré-marathonien déclare à qui veut l’entendre que le finir est son seul objectif, mais il cache au plus profond de lui un objectif chronométré.) Quarante-deux kilomètres et 195 mètres de mythe et de souffrance, j’y pense et j’en ai la nausée, j’ai à la fois hâte et le vertige. Mon nom figure sur la liste des inscrits, à dieu vat !

L'inscription au marathon 
(juin 2010)

En avril 2010, j’ai couru mon premier semi-marathon, à Montréal. C’est en vue de cette course que depuis janvier se retrouvait deux fois par semaine, dans les locaux d’une boutique de course à pied montréalaise, une gang de coureurs qui se voyait fournir de mois en mois un plan d’entraînement basée sur cinq sorties hebdomadaires. Voilà ce qui nous fit, avec mon amie Caroline, passer l’hiver au pas de course et guetter l’arrivée du printemps avec l’excitation des novices. « Nous allions le faire. » Mon expérience se limitait jusque là à des compétitions de 10 kilomètres, et pas nombreuses encore bien. Caroline ne devait pas en avoir plus gros dans son escarcelle. Allions-nous terminer la course ? dans quel temps ? et dans quel état ?

Comme des centaines d’autres coureurs, je terminai la course (il y eut 2090 finissants), le chrono indiquait un temps acceptable (il y eut plus de gens derrière moi que devant et je ne m’effondrai pas en passant la ligne d’arrivée. Pour Caroline aussi, mission accomplie. Tout était donc bien, je pouvais être fière de moi. Mais je ne l’étais pas vraiment : je n’étais pas épuisée et la course était déjà finie ; il me restait des jambes, du souffle mais plus de kilomètres à courir. Quelle frustration. Ah ! le manque d’expérience, il vous rend chiche sur la dépense d’énergie. Bref, mon enorgueillement (« je l’ai fait ! ») se tempérait d’un « un peu court » et d’un « peut mieux faire ». Mais n’est-ce pas là le lot de tous les coureurs de se dire la course finie « peut mieux faire » ou « à quand la prochaine ? » ? Un coureur ayant couru qui ne courrait plus à nouveau, encore et encore ne serait pas un coureur mais un simple promeneur. Après avoir couru, le coureur re-court : il l’a fait ? il le refera. Et mieux si possible.

Faire mieux, ça peut être faire plus vite, mais aussi plus long. La moitié du mythe s’étant effondrée (courir un semi n’est donc pas si terrible), je me sentais prête à en découdre avec le mythe au complet. Le 6 juin, le cœur me cognait fort dans la poitrine quand j’ai rempli le formulaire d’inscription pour le marathon qui allait se courir au début du mois de septembre à Montréal.

Nous sommes en août au moment où j’écris ces lignes. Moins d’un mois nous sépare du grand jour. 

Je me prépare.

mardi 26 avril 2011

Pourquoi je cours, III

Prophylactique
(été 2010, avril 2011)

La lutte contre le stress n’est à vrai dire pas exactement ce qui me poussa à (re)nouer sérieusement avec la course à pied. En fait, courir est une décision d’investisseur. À l’aube de la trentaine (j’avais 31 ans), j’ai décidé d’investir dans ma santé. Une décision toute rationnelle qui constitue la meilleure façon d’appréhender sans paniquer le jogging comme une activité régulière (au grand minimum trois fois par semaine) et à long terme (jusqu’à ce que les jambes m’en tombent).

 
Je m’en souviens très bien, c’était en juin 2009. Les enfants étaient partis pour une semaine ou deux avec leur père chez les grands-parents, à 1 000 kilomètres de moi. Je me devais de profiter de cette paix rare et précieuse et ne pas la gaspiller en des heures trop oiseuses. Bouger et profiter du beau soleil étaient au programme. Je démarrai sans doute par trente ou quarante minutes de footing qui me parurent fort agréables et, ma foi, pas difficiles. De quoi me donner envie de ne pas en rester là. Dans ces mêmes jours, j’eus avec ma mère une conversation dont je me souviens très bien. Elle me désignait une coureuse sur la piste d’athlétisme en m’expliquant qu’elle se remettait d’un cancer, elle me fit ensuite une liste d’amis touchés par la maladie pour conclure que, dans son entourage, ceux qui pratiquaient le sport étaient, non pas épargnés par la maladie et les effets de l’âge, mais mieux armés que les autres pour les combattre. Probablement en raison de leur condition physique générale, d’un mental plus combattif, de leur besoin de revenir ou de rester en activité et par leur hygiène de vie globalement meilleure. 

 
Ma mère est elle-même percluse d’arthrose, à tel point qu’après un examen sa radiologue se mit à la plaindre sincèrement pour l’enfer dans lequel la douleur devait la plonger. En effet, un individu appartenant au Reste du monde souffrirait atrocement, ma mère non. Pour les sceptiques qui pourraient facilement blâmer la course à pied de calciner les corps, précisons que sa sœur jumelle, sa « vraie » jumelle, autant dire son clone, sans avoir jamais couru, souffre des mêmes maux, qu’on ne saurait donc attribuer à des décennies de jogging. Ma mère a comme sa jumelle le dos parfois douloureux et des pieds aux étonnants contours.

 
Mes parents courent depuis trente ans. Ont couru pendant trente ans, dois-je corriger en cet avril 2011 (car entre temps mon père nous a quittés, comme je lui en veux). J’aimerais après trente ans de course à pied me porter comme ma mère se porte et comme mon père se portait. Tant de bénéfices valent bien quelques tendinites et des ménisques en dentelle. 

 
Et notez encore ceci, s’il vous plaît, sur la liste des bénéfices physiques de la course à pied. En plus d’être en forme et de se préparer à le rester, le coureur peut sans trop de conséquences s’adonner aux plaisirs de la chère. Les calories sont une énergie que le coureur absorbe et dépense sans compter. Vraiment, avec cet argument, je ne sais ce qui retient le Reste du monde. Peut-être sent-il confusément qu’à ce régime on ne peut plus vraiment se permettre d’arrêter de courir ? Car l’appétit vient en courant mais ne repart pas quand on ne court plus, pas tout de suite en tout cas. Vous avez commencé à courir ? Vous êtes condamnés ou à continuer ou à une diète éternelle.

dimanche 17 avril 2011

Pourquoi je cours, II

Anxiolytique et cathartique
(été 2010)

Après cette démission (voir message précédent), pendant une quinzaine d’années, je courus sporadiquement. En pointillé. Je ne me souviens pas pour quelles raisons je m’y mettais ni pour lesquelles j’arrêtais. Sauf un printemps précis, juste après mes études. C’était pendant ma brève carrière d’enseignante dans un lycée quelque peu dissipé (faut-il préciser que je manie l’euphémisme ?) où je remplaçais une professeure poussée à la dépression par la bêtise et divers projectiles. Quatre mois d’enfer dont mes nerfs et mon esprit réchappèrent grâce à la course à pied. Elle faillit même faire monter ma cote dans les classes : un hâle précoce pour la saison suscitait l’admiration de mes élèves superficielles et maquillées. Je leur vendis mon petit secret (le sport de plein air) et perdis toute crédibilité. Faut-il être idiot pour ignorer que le fond de teint et le banc solaire donnent les mêmes résultats pour beaucoup moins d’effort. Je crois qu’une blessure et le début d’un travail moins stressant mirent fin à ce retour à peu près sérieux à la course. Il y eut ensuite d’autres périodes de reprise, mais jamais rien d’aussi intense et sérieux qu’aujourd’hui. Autrement dit, le pouvoir anxiolytique de la course à pied n’est pas un motif d’investissement suffisant pour une pratique dans la durée, bien que le jogging représente à mon sens le moyen le plus facile, le plus immédiat et le plus économique de combattre le stress. Une tenue minimale, une paire de chaussures, un peu de rage à dépenser et vous voilà sur les chemins. C’est ce que professent les coureurs, moi y compris, ignorant pourtant que nous ne sommes pas égaux devant l’effort et que ce qui est facile pour les uns est une torture pour d’autres.

La vie passait, les temps changent et nous aussi. Tout comme j’alléguais ne pas aimer le sport, je déclarais ne pas aimer les enfants ; comme le sport arriva, les enfants vinrent. Ils vinrent d’abord, et sportivement qui plus est, dans un sprint foudroyant : trois enfants en moins d’un an, en commençant par des jumeaux. La parentalité comme un sport en soi, elle tient en forme et elle épuise. Sauf que, pour les parents, pas moyen de se planquer dans les vestiaires. Pas moyen de se planquer dans les vestiaires, certes, mais on peut en sortir chaussé(e) de running et oublier pour quelques heures son état de Sisyphe. Vos bébés ne vous suivront pas (vous courez bien plus vite qu’eux) et passé une certaine distance leurs cris et leurs demandes incessantes ne vous atteignent plus : dans vos oreilles ne résonnent plus que vos battements de cœur. Ô ce presque silence.

Une fuite, me direz vous ? Certes, mais dès lors qu’il s’agit de sport, qui reprochera à une mère de famille d’abandonner ses petits et de ne penser qu’à elle ? Car, l'avez-vous remarqué ? l’abnégation et le courage, présumé, du sportif qui s’astreint à la souffrance avec tant de régularité suscitent toujours l’admiration du Reste du monde – ne le détrompons pas. Ainsi une mère indigne se transforme-t-elle en mère courage et les critiques en supporteurs. Cela dit, la famille gagne réellement à ces petits abandons puisqu’elle récolte les effets de la sérénité et de la saine fatigue dont rayonne le coureur après l’effort. Un seul de ses membres court et toute une famille en profite, voilà une belle mutualisation des bénéfices. 

Paradoxalement, il faut donc s’activer pour se reposer. (Et avoir un conjoint assez merveilleux pour supporter sans trop se plaindre vos fuites penta-hebdomadaires.) C’est ce que je compris un jour de juin 2009, un an et demi après la naissance de mon troisième petit bonhomme.

jeudi 14 avril 2011

Pourquoi je cours, I

Une affaire de famille, et de principes
(été 2010)

Pauvres enfants dont les parents sont sportifs. Vos parents courent et vous courez aussi. Si vous ne courez pas, vous les regardez courir et vous devez en toute logique (celle de l’esprit et du corps sains) vous commettre dans n’importe quel autre sport pourvu que ce fût du sport.

Avant le club d’athlétisme, je connus avec ma sœur l’école de natation, pendant mille ans il me semble, où l’on m’apprit à ne pas couler comme un caillou mais qui ne m’enseigna pas à ne pas avoir l’air d’un caillou qui nage. Je connus ensuite la gymnastique olympique, pendant mille autres années qui m’ont laissé pour tout souvenir l’enchaînement du déroulé-re-roulé de tapis de sol jaunes et poussiéreux. Pour le reste, je suis comme le chêne : plutôt rompre que ployer ; les entraîneurs du cours de gym n’avaient pas l’âme de bûcheron, nous en restâmes là. Je connus enfin le club d’athlétisme, en famille, dans la joie et dans la bonne humeur. De 10 à 14 ans je crois, autant dire mille ans encore.

À vrai dire, à 10 ans je connaissais déjà bien le club et depuis fort longtemps, car nos parents nous y traînaient ma sœur et moi avec un stock de Barbie et quelques bouteilles d’orangeade de la marque Parasol qu’il nous était permis d’acheter à crédit à la buvette. L’hiver nous jouions aux Barbie dans la salle de sport ; l’été nous restions sur la bande de pelouse qui séparait la piste en cendrée du terrain de foot, nous confectionnions des colliers de pâquerettes que nous jetions à notre mère de 400 mètres en 400 mètres. L’entraînement fini, nous prenions des bains de vapeur dans l’odeur humide du vestiaire et attendions le retour à la maison, que retardait souvent un passage à la buvette (autre Parasol, chips au paprika et gaufre au sucre pour les enfants, eau et bière pour les parents, odeurs de propre sur le gens et leurs cheveux mouillés, odeur de sportifs dans les sacs au pied du comptoir). Le dimanche, pendant la saison de cross, nous devions quitter notre lit pour la boue, le froid, les marmites de vin chaud et la soupe à l’oignon. Un chapiteau sonore et humide, plein de sportifs, de sacs de sport et d’annonces au micro accueillait la remise des médailles et le tirage d’une tombola interminable et somptueusement dotée (jeux de cartes, bob sponsorisé, passoires, essoreuses à salade, statuettes en biscuit, savons, sous-plat en plastique véritable, services à punch et planches à découper). Le dimanche, pendant la saison de piste, en gros c’était pareil, sauf que c’était plutôt le samedi ou le vendredi soir, plutôt plus chaud et tout à fait sans tombola.

Arrivées en âge de courir, ma sœur et moi fîmes la même chose qu’avant, mais en plus il nous fallait courir. Mille ans de dimanches et de mercredis sacrifiés (ni grasses matinées ni dessins animés pour les braves), mille ans de semaines d’école agonisant à l’entraînement au lieu de capituler dans la paresse du vendredi soir.

Je ne me souviens pas de quel stratagème usa ma sœur pour sortir des geôles du stade, pour ma part je fus sauvée par des cours de diction et de déclamation « malheureusement » programmés aux mêmes horaires que les entraînements. Ce n’était pas du sport mais ce n’était pas non plus de l’oisiveté et je pus troquer mon inscription au club d’athlétisme contre une inscription au conservatoire. Contrairement au stade, le conservatoire était au centre-ville et pas très loin de l’école, je pus enfin vivre la vie sociale des autres adolescents, avoir un amoureux et sacrifier au rite des verres au café le vendredi après les cours. Je ne sais pas si ma diction y gagna mais ma condition physique n’en pâtit pas, preuve que je pratiquais la course à pied sans trop m’y fatiguer. À vrai dire j’étais une athlète assez médiocre et j’exerçais au stade surtout l’art de la conversation. J’avais quelques amis qui partageaient mon sort, mais au fil du temps le groupe de mes camarades s’égaillait et rapetissait tranquillement, de sorte que je quittai sans tristesse la course et le stade.